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LA CROYANCE EST-ELLE CONNAISSANCE ? par RONY AKRICH (suite)

29 juin 2017

Nos ancêtres étaient des guerriers, voici enfin une évidence mise à jour de manière claire et limpide. On ne nous avait point habitué à dessiner ni même à penser nos aïeux comme de vulgaires combattants, nos maitres prenaient plaisir à les présenter uniquement sous le jour de la félicité. On nous décrivait le patriarche Abraham comme un vieux sage assis au seuil de sa tente ouverte aux quatre vents, à l’ombre des chênes voisins et toujours prêt à accueillir les voyageurs de passage, leur offrant le gite et le couvert chez celui qui était le maitre de céans, l’auteur de l’hospitalité.

Son fils Itzhak, célibataire endurci, trouvait la grâce au milieu des champs, c’est là qu’il s’entretenait avec lui-même, bien sûr, mais aussi avec l’Eternel D.ieu d’Israël avant de savoir enfin converser avec sa promise, venue de si loin, sous la toile de la tente maternelle.
Son fils Jacob était considéré comme une personne intègre car en introspection perpétuelle sous la toile de la tente d’érudition. Jamais nos ancêtres ne purent être perçus comme de vaillants généraux galopant au devant de leurs troupes. C’est certainement l’une des raisons pour lesquelles on ne s’attarda guère sur ce moment crucial où Abraham quitta le seuil de son foyer et prit la tête d’un régiment armé. Ils se mirent en marche bien décidés à croiser le fer avec un ennemi plus fort en nombre mais peu porteur d’éthique, les Hébreux se battaient pour les leurs quand les roitelets de la région se battaient pour les leurres du pouvoir et de la richesse.
N’avons-nous pas ignoré un tant soit peu les problèmes régionaux qui condamnaient le patriarche Itzhak à devoir se mesurer avec une guérilla savamment menée par les philistins, une sorte de première intifada dans l’Histoire du Moyen Orient. Dépités par un exil qui nous broyait à petit feu, nous préférâmes voir un Jacob acquérir la cité de Sichem uniquement grâce aux prières et aux supplications plutôt que de rêver à une réalité perdue où nos pères gagnaient leurs bons droits aussi par l’arc et l’épée (Genèse 48,22 ainsi que Rachi sur ce verset).
Nos patriarches furent de vrais combattants, mais cela ne collait guère avec l’image que certains voulaient nous présenter et où de manière subjective ils apparaissaient sous le seul jour de leur droiture morale (Avoda Zara 25A). Ce n’est pas faute de pouvoir lire littéralement dans le texte biblique leurs hauts faits d’armes mais là aussi voyez-vous, le portrait agressif du soldat ne pouvait se confondre avec cette image d’Épinal où l’homme serait exclusivement celui de la prière et de la spiritualité.
Celui qui supplia de sauver les mécréants de Sodome, celui qui s’indigna de la mort d’innocents à Sichem. Pourquoi donc limiter la leçon! Peut-être par nos propres réticences naturelles et légitimes face à une décadence morale des générations, face aux pertes des valeurs. Peut-être la main de D.ieu voulant nous préserver des pathologies endémiques des nations, de ces sociétés barbares et cruelles. Peut-être à l’égard de ces deux mille ans d’exil, loin de notre foyer naturel, où nous dûmes nous rassembler au sein de nos maisons d’étude, aux quatre coudées de la prière et de la spiritualité. Et peut-être tous cela ensemble.
Les faits sont limpides, une rupture évidente s’était ici produite, le commentaire biblique partageait en deux entités distinctes l’approche et la mise en pratique du Livre de la Genèse, d’une part le livre de la guerre des hommes, d’autre part le livre de la morale humaine. Nous avons réduit la dimension morale, sujette à étude et à réflexion, à une véritable peau de chagrin car définitivement détachée de la réalité existentielle, assurément coupée du domaine de l’Histoire vraie.
La colère de Jacob contre Simon et Levi éclata lorsqu’ils rentrèrent de leur incroyable opération militaire visant à punir la cité de Sichem. Dans notre imaginaire collectif les deux garçons trouvèrent leur père dans son antre d’étude penché sur ses ouvrages quand par delà cette pièce mythique les bergers faisaient paître leurs troupeaux autour du puits.
Notre droit moral, en tant que collectif, est ainsi devenu une référence théorique fabriquée dans les laboratoires des maisons d’étude, totalement dissociée du terrain d’exercice et bien souvent de la réalité elle-même.
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